LE SENTIER

L’Ange Chérubin LAV (EL) et la  lettre VaV correspondent sur l’arbre de vie au seizième sentier (ChokmahChesed ) que les hermétistes associent à la Conscience glorieuse (Sekhel Nits’hi). Certains auteurs ont également traduit ce terme par l’expression Intelligence Triomphale. Les commentateurs du Sepher Yetzirah nous rapportent, quant à eux, que a le seizième sentier est l’intelligence Triomphale ou Eternelle appelé ainsi parce qu’il est le plaisir de la Gloire au-delà de laquelle il n’y pas de Gloire semblable. On l’appelle aussi le Paradis préparé pour les justes. ».

Selon la tradition hermétique, ce sentier est celui de la joie, de l’abondance et de la richesse. En effet, il évoque un jaillissement perpétuellement renouvelé de la puissance divine (Chokmah) au sein de la création, l’illuminant, la vivifiant et l’épanouissant jusqu’à la plénitude de sa mesure (Chesed). A ce titre d’ailleurs, les hermétistes lui associent l’image du fleuve arrosant le jardin d’Eden tel qu’il est décrit dans le récit de la Genèse:

«Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. Le premier s’appelle le Pishôn: il contourne tout le pays de Havila, où il y a de l’or, l’or de ce pays est pur et là se trouvent le bdellium et la pierre de cornaline. Le deuxième fleuve s’appelle le Gihôn: il contourne tout le pays de Kush. Le troisième s’appelle le Tigre: il coule à l’’orient d’Assur. Le quatrième fleuve est l’Euphrate. Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. ».

– Genèse II, 10-15.

En effet, l’image du fleuve a toujours été étroitement associée au flux de la vie. Par son courant tumultueux, il symbolise en outre l’eau vive qui, au même titre que la pluie, est une semence du ciel, source de grâces vivifiantes. Plus encore, le fleuve est un symbole privilégié du lien qui unit deux réalités. Dans le cas présent, il était même considéré comme ayant une origine verticale. En effet, les fleuves sacrés représentant toujours, quelle que soit la tradition, un lien vivant qui relie l’univers à sa source première. Or c’est précisément ce lien qui assure le maintien de la vie et l’abondance des richesses auxquelles nous pouvons accéder. Dans un pays désertique, les abords luxuriants des fleuves en sont du reste un témoignage éloquent. Ajoutons, en ce qui concerne notre exemple, que le fleuve sortant d’Eden se divisait en quatre bras, évoquant très explicitement les quatre modalités d’expression de la grâce céleste qui confère au monde les énergies nécessaires à son épanouissement.

Ainsi, «les quatre nominations de fleuves confessent le débordement de la vitalité divine, manifestent les quatre formes de la Grâce et correspondent aux quatre éléments de l’univers, aux quatre Révélations, aux quatre Vivants, aux quatre Evangélistes. ».

– Kovalevsky, Jean, te Mystère des origines, les Editions Priant, Paris, 1. 1981.  

Dans cette perspective, le nombre 4 est en outre une allusion fort intéressante à Chesed, quatrième expression cosmologique de l’Arbre de vie en laquelle se développent et s’enracinent les quatre grandes qualités ontologiques de l’univers (la terre, l’eau, l’air et le feu symbolisés ici par les quatre fleuves) par lesquels s’expriment les forces de l’Esprit sur le plan terrestre. Ce fleuve sortant d’Eden évoque donc de manière admirable le seizième sentier Chokmah-Chesed incarné par l’Ange Chérubin LAV (YaH) et la lettre Vav. En outre, nous savons que les commentateurs du Sepher Yetzirah associent le seizième sentier au « Paradis préparé pour les Justes. ». Or ce Paradis correspond évidemment à la création qui, rétablie dans un juste rapport de communion avec son Créateur, est désormais totalement vivifiée par la puissance divine. C’est encore cette terre de délices où toutes les réalités incarnent la fécondité divine à laquelle elles participent. Dans la tradition hébraïque, ce lieu correspond plus précisément encore à la Terre promise,

« Ce pays où ruissellent le lait et le miel ».

– Exode III,  8.

Dans la tradition chrétienne, il est par ailleurs associé à la Jérusalem céleste, une terre où coule

« Un fleuve de Vie, limpide comme du cristal »

– Apocalypse XXII, 1.

Et où « des arbres de Vie fructifient douze fois, une fois chaque mois. ».

– Apocalypse XXII, 2.  

Cette formidable fécondité suppose évidemment, nous l’avons déjà précisé, un rapport de communion intime entre Dieu et Sa création.

Les Hébreux et les Chrétiens ne s’y trompent d’ailleurs pas puisque, pour les premiers, la Terre promise est avant tout une terre d’alliance entre Dieu et les hommes:

« Ecoutez ma voix et conformez-vous à tout ce que je vous ordonne; alors vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu, pour accomplir le serment que j’ai fait à vos pères, de leur donner une terre qui ruisselle de lait et de miel. ».

– Jérémie XI, 4-5.

Quant aux seconds, ils considèrent la Jérusalem céleste comme une jeune mariée s’unissant à son époux. En effet,

« elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. ».

– Apocalypse XXI, 2.

Et l’auteur de  l’Apocalypse nous précise encore:

« Voici la demeure de Dieu avec les hommes. ».

– Apocalypse XXI, 3.

Mentionnons enfin que le Paradis dont parlent les kabbalistes est exclusivement préparé pour les justes, c’est-à-dire pour ceux qui servent d’intermédiaires entre le ciel et la terre, permettant ainsi à la grâce divine de s’exprimer et de vivifier la création. En effet, les justes sont essentiellement des êtres qui ont d’abord su établir une communion étroite entre leur Corps et leur esprit, préfigurant, d’une certaine manière, les noces mystiques qu’ils célébreront un jour avec leur Créateur.

Comme toutes les dimensions de l’arbre de vie, ce seizième sentier peut également être maléficié. Il demeure alors un sentier de joie, d’abondance et de richesse, mais il s’agit dorénavant d’une plénitude apparente résultant d’un rapport adultère contracté avec l’Esprit du monde (Satan) et non d’un état de communion avec le Créateur. Dans la tradition judéo-chrétienne, le monde revêt dès lors la figure énigmatique de Babylone, une antithèse de la Jérusalem céleste. En effet, il s’agit d’une ville maudite,

« Mère des prostituées et des abominations de la terre »

– Apocalypse XVII, 5.

Qui « s’est changée en demeure de démons, en repaire pour toutes sortes d’esprits impurs, en repaire pour toutes sortes d’oiseaux impurs et dégoûtants. Car au vin de ses prostitutions se sont abreuvées toutes les nations, et les rois de la terre ont forniqué avec elle, et les trafiquants de la terre se sont enrichis de son luxe effréné. ».

– Apocalypse XVIII, 2-3.

 Aussi, si Hérodote nous apprend qu’aucune autre ville ne pouvait lui être comparée eu raison de sa magnificence, elle n’en demeure pas moins le symbole d’une splendeur factice. En ce sens, elle est d’ailleurs personnifiée dans l’Apocalypse de Jean sous les traits d’une prostituée fameuse,

« Vêtue de pourpre et d’écarlate, étincelait d’or, de pierres précieuses et de perles; elle tenait à la main une coupe en or, remplie d’abominations et des souillures de sa prostitution. Sur son front, un nom était inscrit – un mystère ! – « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre ». Et sous mes yeux (c’est Jean qui parle), la femme se saoulait du sang des saints et des martyrs de Jésus. »

– Apocalypse XVII, 4-6.

Or cette image symbolique est fort intéressante. En effet, l’écarlate évoque déjà, sous sa forme maléficiée, une extériorisation excessive et, conséquemment, une fermeture aux réalités de l’Esprit. Le rouge fut d’ailleurs très tôt considéré comme la couleur infernale par excellence. A titre d’exemple, pensons à l’âne rouge qui était, chez les Egyptiens, l’une des entités les plus dangereuses que l’âme pouvait rencontrer au cours de son cheminement post-mortem. De même, Satan fut bien souvent représenté, dans la tradition judéo-chrétienne, sous la forme d’un dragon rouge comme nous le précise ce passage des écritures:

«Puis un second signe apparut dans le ciel: un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre.»

– Apocalypse XII, 3-4.

Ainsi, en contractant une union adultère avec l’Esprit du Monde (ce que symbolise l’image de la Prostituée), la création devint une pure extériorité condamnée à dégénérer inexorablement pour devenir une terre stérile et aride, une terre de Misère. Babylone la Grande finit d’ailleurs dans la désolation la plus extrême:

«Hélas, hélas ! Immense cité, vêtue de lin, de pourpre et d’écarlate, parée d’or, de pierres précieuses et de perles, car une heure a suffi pour ruiner tout ce luxe ! ».

– Apocalypse XVIII, 16-17.

Précisons en outre que l’or, les pierres précieuses et les perles associés à cette ville évoquent les richesses purement illusoires dont elle est porteuse et qui fascinent l’homme déchu dont la conscience est désormais exclusivement focalisée vers le Mende extérieur. La couleur pourpre (autrefois réservée aux dignitaires de Rome, une ville souvent assimilée à Babylone  par les premiers chrétiens) partage également  ce symbolisme. Quant au fait que la prostituée fameuse se saoulait avec le sang des saints et des martyrs, cette ivresse évoque très clairement une fuite du réel et un élan vers des paradis artificiels peuplés de mirages et de chimères.

Ajoutons que la couleur pourpre reprend, sous son aspect maléficié, le symbolisme de l’ivresse en tant que déconnection du réel et fuite dans un monde illusoire puisqu’elle pervertit le rouge (associé au réel) par le bleu (évoquant, sous sa forme négative, l’abstraction au. sens  péjoratif et négatif du terme).

Enfin, si l’image du juste est associée au vingtième sentier, celle de l’homme inique et trompeur correspond tout à fait  il sa dimension maléficiée. Dans l’Apocalypse, il apparaît plus précisément sous la forme d’un trafiquant faisant commerce avec Babylone:

«Ils pleurent et se désolent sur elle (Babylone la Grande), les trafiquants de la terre; les cargaisons de leurs navires, nul désormais ne les achète ! Les trafiquants qu’elle enrichit de ce commerce se tiendront à distance, par peur de son supplice, pleurant et gémissant… ».

– Apocalypse XVIII, 11; 15.

Cette image est d’autant plus intéressante qu’un trafiquant désigne toujours une personne malhonnête qui achète et vend de manière illicite. Sur un plan symbolique, nous pouvons donc l’associer à celui dont l’âme (correspondant au VaV) n’est plus le lieu d’un juste rapport d’échange avec l’autre, mais plutôt un espace où cette mise en relation est pervertie pour assouvir une soif de pouvoir, d’avoir et de valoir (étant dorénavant identifié à l’ego).

%d blogueurs aiment cette page :