LE SENTIER BINAH –TIPHERETH :


L’Ange NaLaKH (EL) et la lettre Zayin correspondent sur l’arbre de vie au dix-septième sentier (Binah-Tiphereth) que les hermétistes associent à la Conscience de la sensation (Sekhel Haharguesh). Certains auteurs ont également traduit ce terme par l’expression Intelligence Ordonnatrice. Les commentateurs du Sepher Yetsirah nous rapportent, quant à eux, que :

« le dix-septième sentier est appelé l’Intelligence ordonnatrice qui donne la Foi aux justes; par lui, ils sont revêtus du Saint Esprit et on l’appelle le Fondement de la Perfection dans l’état des choses supérieures. ».

Selon la tradition hermétique, ce sentier est celui par lequel nous nous libérons des éléments de notre passé qui nous maintiennent dans un état de cristallisation. Pour prendre pleinement conscience de l’enjeu fondamental associé à ce dix-septième sentier, il importe cependant de se référer à l’événement de la Chute au cours duquel, en mangeant du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme commença à établir ses propres valeurs en ordonnant son existence, et celle de l’univers tout entier, selon son propre entendement. En ce sens, il chercha à maîtriser son avenir et ceci l’amena à vouloir évacuer de son existence toute chose imprévisible sur laquelle il ne pourrait exercer son contrôle. Dès lors, le monde fut radicalement assujetti à la loi de causalité ou de conséquentialité liant inexorablement un acte à son effet.

Ajoutons que ce principe de conséquentialité s’exprima alors sous diverses formes. La première est certainement la loi du mérite qui stipule que toute bonne action sera récompensée, cette loi impliquant cependant des actes méritoires. Encore aujourd’hui, ce principe est puissamment ancré dans les mentalités et le chrétien lui-même s’attend à recevoir une récompense pour ses bonnes actions. Ainsi,

« nous en sommes arrivés à considérer le salut comme le salaire particulier de notre travail individuel. C’est horrible et l’Église en prend conscience de nos jours. Elle pèse toutes ses responsabilités au cours de l’histoire qui ont abouti à ce contresens: la vie éternelle, la vie divine est la récompense du travail que nous mis fourni personnellement. Alors que le salut est dépossession de soi ! >>

Varillon, François, Vivre le Christianisme, Bayard Editions / Centurion, Paris, 1992.

La loi de conséquentialité donna également naissance à celle du talion (du latin talis, « tel ») qui consistait à l’origine « à imposer à l’agresseur tel traitement qu’il a fait subir à autrui. La formulation est célèbre: œil pour œil, dent pour dent. La loi était la même pour un autochtone ou pour un étranger. Il y avait là un ordre juridique qui réglementait la vengeance: celle-ci, dans les temps anciens, ne connaissait pas de limites, comme en témoigne le chant de Lamech. La loi du talion établissait une juste proportion entre l’offense ou le crime et sa punition. C’était là une des dispositions du code d’Hammourabi que la loi de Moïse reprit à son compte. ».

– Gérard, André-Marie, Dictionnaire de la Bible, Robert Laffont, ris, 1989.

Si cette loi opte parfois des formes subtiles, elle n’en demeure pas moins omniprésente au sein de notre existence.

En se plaçant sous la loi de conséquentialité (sous la loi mérite et sous celle dû talion), l’homme s’enferma évidemment dans une chaîne causale aliénant gravement sa liberté. Il découla dès lors cette fameuse loi du karma si chère aux orientaux, selon laquelle tout acte est, inéluctablement lié à des conséquences, qu’elles se concrétisent en cette vie ou dans des vies ultérieures. En d’autres termes, il devient esclave de son passé, le traînant derrière lui comme un boulet. À l’opposé, le dix-septième sentier nous apprend à couper nos liens avec le passé, des liens qui, par le biais de la loi de conséquentialité, nous maintiennent dans un état d’esclavage. Nous pouvons ainsi nous introduire progressivement dans une réalité nouvelle: celle de la liberté, celle de Dieu (car Dieu étant amour, Il est aussi fondamentalement liberté). Ce sentier nous conduira donc tout naturellement à, nous ouvrir à la force du pardon, une force spirituelle extraordinaire qui brisera le cercle clos dans lequel nous nous étions enfermés.

Dans cette perspective, nous nous retirerons à la fois de la loi du mérite exigeant que tout acte bon reçoive sa récompense et de la loi du talion exigeant que tout acte répréhensible obtienne réparation.

En ce sens, « comprenons-nous pourquoi le pardon fait réellement partie de l’identité du Dieu de la Bible et, à plus forte raison, de l’Évangile ? Dans ces pages nous nous efforçons de montrer que la « signature » de Dieu est qu’il fait du neuf, qu’il est le Créateur. Or le pardon n’est justement rien d’autre qu’un amour qui rend possible un nouveau commencement, un amour qui recrée. C’est pour cette raison que le pardon véritable – soit entre Dieu et l’homme ou entre les êtres humains – est toujours un miracle divin. Là où il vient pour libérer des êtres ou des groupes qui s’étaient enlisés dans les marécages d’interminables récriminations et de soupçons réciproques, il apporte manifestement un souffle venant d’ailleurs, d’un Tout Autre. ».
– Varillon, François, Vivre le Christianisme, op. cit.


Comme toutes les dimensions de l’arbre de vie, ce dix-septième sentier peut également être maléficié. Il contribue alors à un enfermement accru dans le cercle clos de l’ego, cherchant à évacuer de notre existence toute chose imprévisible (c’est-à-dire toute dimension transcendant notre raison et sur laquelle nos ne pourrions exercer notre contrôle) afin de mieux maîtriser notre propre devenir. En ce sens, nous serons amenés à nous faire l’ardent défenseur du principe de conséquentialité liant inexorablement un acte à son effet, ceci nous donnant le moyen de maîtriser pleinement les événements de notre existence. Les propos de certains ésotéristes contemporains sur la loi de conséquentialité illustrent d’ailleurs fort bien la perspective dans laquelle se situe celui qui chemine sur le dix-septième sentier maléficié. En effet,

« la vie prend aussitôt un aspect complètement différent. Peu importe quelles sont les conditions dans lesquelles nous vivons: savoir que nous les avons créées nous-mêmes nous aide à les supporter avec patience; et, par-dessus tout, le sentiment glorieux que nous sommes maîtres de notre destinée, est par lui-même une puissance. Il nous appartient de développer ce qui nous manque. Evidemment, il reste le passé avec lequel nous devons encore compter, et peut-être subirons-nous encore beaucoup de malheurs dus à nos fautes; mais si nous cessons de faire le mal, nous pouvons envisager avec joie toute affliction, parce qu’elle liquide une dette ancienne, et qu’elle avance le jour où notre compte sera effacé. ».

– Heindel, Max, Christianisme de la Rose-Croix, La Maison rosicrucienne – Editeur, Aubenas, 1981.

Certes, le principe de conséquentialité n’est pas négatif en lui-même. Tout ce qui n’est pas libre répond en effet à lois et cela est sans doute voulu par Dieu. Le problème réside plutôt dans un assujettissement total de l’homme à cette En effet, si l’homme est appelé à participer à la nature de Dieu il ne saurait être inexorablement assujetti à un destin lié à passé. Or celui qui chemine sur le dix-septième sentier maléficié, cherche à mieux maîtriser les choses et développe, en conséquence, une conception purement logique de l’univers, fondée sur la rétribution, où toute dimension transcendant la raison est soigneusement évacuée. Pour nous, l’imprévisible n’existe plus et toute réalité est désormais la conséquence d’une cause identifiable, c’est-à-dire saisissable au sens propre du terme. Évidemment, nous serons résolument hostile à toute forme de pardon qui court-circuite en quelque sorte le principe de rétribution. Au contraire, nous nous établirons volontiers dans le rôle de l’accusateur. Ardent défenseur de la loi, nous nous érigerons même parfois en juge implacable, exigeant rétribution contre toute faute commise. Dans bien des cas, l’instinct de vengeance sera également porté à son comble.

Toutefois, en condamnant notre prochain, nous nous condamnerons également nous-mêmes, nus enfermant toujours plus dans le monde d’en bas, celui de la Chute. En effet, nous savons que l’homme est ontologiquement appelé à participer à la réalité divine. Toutefois, cela demeure inaccessible tant que nous croyons devoir nous justifier de toute faute. C’est d’ailleurs là tout drame de la condition humaine, l’homme ne pouvant jamais être totalement justifié aux yeux de la Loi. Plus encore, même si nous admettions qu’il ait réussi à réparer toutes les faute toutes les offenses commises envers les autres, il lui reste encore à rembourser à Dieu l’équivalent de ce qu’Il lui a donné puisque la perspective de la loi, et son principe d ‘équité, nécessitent que l’homme achète ce qui ne lui appartient pas en propre afin d’en être le propriétaire légitime. Or Dieu, nous le savons, lui a donné l’existence et la vie, l’homme n’étant rien par lui-même. En effet, son existence dépend à chaque instant de l’intervention divine qui le crée, pour ainsi dire, perpétuellement. Sans le soutien constant de Dieu, il disparaîtrait donc. Or ce don de Dieu constitue pour lui une dette démesurée par rapport à son pouvoir de rembourser. En effet, que pourrait-il donner à Dieu pour le prix de sa vie ? Si tout ce à quoi il accède, y compris sa propre existence, est reçu de Dieu, comment pourrait-il rendre équitablement à son Créateur l’incommensurable dette qu’il contracte envers Lui à chaque instant ?

En outre, il demeure généralement totalement impuissant à se justifier par ses propres efforts, étant porteur d’un très grand nombre de fautes. S’il est incapable de réparer ses fautes, Dieu peut cependant lui pardonner. Encore faut-il toutefois qu’il accueille ce pardon pour le rendre effectif. D’ailleurs, le seul péché qui ne sera pas pardonné, ni dans ce monde ni dans l’autre,

« En vérité, je vous le dis, tout sera remis aux enfants des hommes, les péchés et les blasphèmes tant qu’ils en auront proféré; mais quiconque aura blasphémé contre l’Esprit Saint n’aura jamais de rémission: il est coupable d’une faute éternelle. » (Marc III, 28).

« consiste à ne pas croire à l’amour et à ne pas croire au pardon qui est au cœur de l’amour. Vous ne pouvez pas être pardonnés si vous n’accueillez pas le pardon. Il faut toujours accueillir ce qui est donné, accueillir le pardon. […] Le péché qui ne peut pas être pardonné, c’est évidemment le péché de celui qui n’accueille pas le pardon divin. Dieu pardonne comme il respire. La respiration même de Dieu est pardonnante. Toute la question est que cette respiration de Dieu m’atteigne. La respiration pardonnante de Dieu ne peut m’atteindre que si je suis ouvert au pardon. ».
Varillon, François, Vivre le Christianisme, op. cit.

Or celui qui chemine sur le dix-septième sentier maléficié est incapable de s’ouvrir au pardon, demeurant conséquemment prisonnier de sa situation mortifère. À ce titre, ce sentier s’associe tout naturellement à diverses formes de fatalisme et de résignation. En effet, nous prenons alors peu à peu conscience que, malgré tous nos efforts, nous n’arriverons pas à accéder à l’état de plénitude que nous recherchons tant (sans comprendre pour autant que c’est dans le pardon que nous trouverons la clef de notre salut). Désabusés, nous pouvons alors refuser de poursuivre nos efforts et nous replier dans une solitude mortifère, nous laissant même porter à la dérive, sans espoir de salut. Dans un relent d’énergie, nous pourrions aussi maudire le monde qui nous entoure en souhaitant sa perte même s’il nous faut pour cela être anéantis nous aussi (développement d’une attitude suicidaire).

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