L’ANALYSE KABBALISTIQUE DE L’ANGE ReYI (EL)

LE SOUFFLE ReYI (Reyoyo)


Le nom de la Domination ReYI (EL) est constitué d’un radical composé des lettres ReISh, YoD et YoD à partir desquelles nous pouvons former le mot roï (ReIShYoD) désignant l’« humidité » ou l’« inondation ». En y insérant la lettre ALePh, nous obtenons par ailleurs le mot Jaïre [YoDALePhYoDReISh], le nom d’un notable de Capharnaüm que l’évangile selon saint Marc nous présente comme « chef de synagogue », un titre que les Juifs donnaient à ceux qui présidaient aux réunions de la communauté et exerçaient au sein de celle-ci certaines fonctions administratives. Quant à la particule EL (ALePhLaMeD], elle introduit ces réalités dans une perspective de relation à Dieu, comme nous le savons maintenant. Pour saisir l’enjeu auquel cette Domination se réfère, entreprenons donc l’analyse symbolique des mots que nous avons extraits du radical.

À propos du premier mot désignant l’« humidité » ou l’« inondation », nous savons que l’eau a toujours été associée, dans la tradition hébraïque, aux grâces vivifiantes que Dieu prodigue à l’homme. La plupart des grandes traditions religieuses font d’ailleurs mention d’un fleuve sacré dispensateur de grâces célestes. À titre d’exemple, pensons au Gange de la tradition hindoue. Considéré comme une divinité, ce fleuve est toujours l’emblème de la vie qui investit le monde et permet toute renaissance. À ce titre, certains hindous croient même qu’ils peuvent renaître meilleurs si leurs cendres sont immergées dans l’eau de ce fleuve. Se baigner dans les eaux sacrées du Gange permet dès lors d’effacer les péchés et le poème hindou de ValkiMi affirme à ce propos:

« Les Grahas, les Ganas, les Gandharvas, ayant répandu sur eux l’eau de la Gangâ [du Gange], devinrent à l’instant même lavés de toute soufflure. Ceux qu’une malédiction avait précipités du ciel sur la terre, ayant reconquis, par la vertu de cette eau, leur ancienne pureté, remontèrent dans les palais éthérés. ».

Dans la même perspective, les poissons (qui habitent les fleuves) évoquent, dans la symbolique judéo-chrétienne, l’homme qui, pénétré par la grâce divine, vit désormais dans la grâce de Dieu. Les Pères de l’Église comparaient d’ailleurs volontiers les nouveaux baptisés à des poissons naissant dans l’eau du baptistère (dénommé piscina, un terme qui signifie littéralement « l’étang aux poissons »). Le Christ lui-même, archétype de l’homme vivant sous le régime de la grâce, fut longtemps symbolisé par un poisson. Le terme grec Ichtus (tx0vç) désignant les poissons fut même utilisé par les premiers chrétiens comme acrostiche associé au Christ, chacune des cinq lettres grecques le composant correspondant aux lettres initiales des mots: Jesu (IriGovç), Kristos (XplaYtoç), Theou (geou), Uios (Ytoç) et Sôter (Ect.mi p), c’est-à-dire Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. Dans la même perspective, Tertullien (150-230) s’exprime en ces termes:

« Pour nous, petits poissons, ainsi appelés du nom de notre Poisson (1;014 Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau et nous ne pouvons être sauvés qu’en demeurant dans l’eau. ».

– Tertullien, Du baptême I.

Au siècle suivant, saint Cyprien reprendra cette image:


« C’est dans l’eau que nous renaissons, à l’image du Christ, notre Maître, le Poisson. ».

En conséquence, l’inondation, évoquée par le terme roï, évoque un processus par lequel nous sommes totalement investis par le souffle vivificateur de Dieu (une puissance de vie qui fera germer en nous toutes les potentialités dont nous sommes porteurs, nous conduisant ainsi à notre plein épanouissement). Toutefois, cette première conclusion pourrait s’appliquer à l’enjeu du chœur angélique des Dominations tout entier et il nous faut donc étudier soigneusement le second mot extrait du radical, le nom de Jaïre, pour préciser l’enjeu propre à la Domination ReYI (EL). À ce titre, nous l’avons dit, Jaïre était le nom d’un chef de synagogue qui s’illustra dans un épisode célèbre. En voici le récit:

« Lorsque Jésus eut traversé à nouveau en barque vers l’autre rive, une foule nombreuse se rassembla autour de lui, et il se tenait au bord de la mer. Arrive alors un des chefs de synagogue, nommé Jaïre, qui, le voyant, tombe à ses pieds et le prie avec instance: « Ma petite fille est à toute extrémité, viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Il partit avec lui, et une foule nombreuse le suivait, qui le pressait de tous côtés. […] Tandis qu’il parlait encore, arrivent de chez le chef de synagogue des gens qui disent: « Ta fille est morte; pourquoi déranges-tu encore le Maître ? » Mais Jésus, qui avait surpris la parole qu’on venait de prononcer, dit au chef de synagogue: « Sois sans crainte; aie seulement la foi. » Et il ne laissa personne l’accompagner, si ce n’est Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques. Ils arrivent à la maison du chef de synagogue et il aperçoit du tumulte, des gens qui pleuraient et poussaient de grandes clameurs. Étant entré, il leur dit: « Pourquoi ce tumulte et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte, mais elle dort. » Et ils se moquaient de lui. Mais les ayant tous mis dehors, il prend avec lui le père et la mère de l’enfant, ainsi que ceux qui l’accompagnaient, et il pénètre là où était l’enfant. Et prenant la main de l’enfant, il lui dit: « Talitha koum », ce qui se traduit: « Fillette, je te le dis, lève-toi ! » Aussitôt la fillette se leva et elle marchait, car elle avait douze ans. Et ils furent aussitôt saisis d’une grande stupeur. Et il leur recommanda vivement que personne ne le sût et il dit de lui donner à manger.». – Marc V, 21-24; 35-43.

En fait, Jaïre nous évoque, prenant conscience de notre impuissance à accéder par nous-mêmes à notre propre accomplissement (sa fille est gravement malade) demande avec confiance à Dieu les grâces nécessaires pour y parvenir. À ce titre, toute la tradition chrétienne a d’ailleurs insisté sur l’importance de savoir demander, s’appuyant sur ces paroles du Christ:

« Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera ».

– Jean XV, 16.

Saint Jacques ira même jusqu’à déclarer:

« Vous ne possédez pas parce que vous ne demandez pas. ».

– Jacques IV, 2.

Certes, il n’est pas facile de demander car cela suppose de reconnaître notre impuissance à satisfaire nos besoins (demander implique en effet de nous placer dans une attitude de grande humilité) et une aptitude à faire confiance à l’autre. En effet, le fait de lui révéler notre impuissance, et conséquemment notre faiblesse, pourrait l’amener à en profiter pour exploiter la situation. Ainsi, l’acte de demander suppose un grand abandon, nous amenant à nous en remettre entre les mains de l’autre (et, à travers lui, du Tout-Autre). Or c’est précisément en nous plaçant dans une telle attitude d’abandon et d’ouverture que nous permettrons à l’autre (ou au Tout-Autre) d’intervenir afin de répondre à notre attente et nous offrir les ressources dont nous avons besoin (l’inondant en quelque sorte de ses grâces pour reprendre le mot roi’ analysé précédemment).

Plus encore, en demandant à l’autre et en recevant conséquemment ce dont nous avons besoin, une paix indicible envahira peu à peu tout notre être. Nous extirpant des aspects tumultueux et aléatoires de l’existence, nous saurons désormais que plus rien ne peut nous anéantir (il nous suffira de demander pour recevoir) et nous participerons déjà, d’une certaine manière, à la plénitude divine. C’est là un mystère impénétrable pour celui qui n’a pas encore goûté l’indicible joie qu’une absolue confiance en l’autre (et en Dieu) procure. Certes, nous serons encore très vraisemblablement soumis à de nombreuses épreuves, parfois sources de sérieux moments de découragement. Toutefois, investis par une foi inébranlable en l’autre et en Dieu, nos saurons ultimement que nous disposons de toutes les ressources nécessaires pour les transcender.

Nous pouvons donc en déduire que la Domination ReYI (EL) nous invitera principalement à vivre l’expérience de l’abondance en sachant développer l’humilité et la confiance nécessaires pour demander aux autres ce dont nous avons besoin. À un autre niveau, elle nous invitera en outre à développer une attitude de foi en Dieu, accédant dès lors à un profond état de plénitude conformément à l’adage célèbre:

« Si Dieu est avec moi, qui sera contre moi ? » .

– « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Romains VIII, 31).

Rien, en effet, ne pourra désormais atteindre celui qui a placé sa confiance en Dieu et qui pourra ainsi tout accomplir en Celui qui le fortifie et le comble (l’inonde) de ses grâces.

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