L’ANALYSE KABBALISTIQUE DE


Le nom du Trône YeYaÏ (EL) est constitué d’un radical formé de la lettre YoD répétée trois fois. Ces trois lettres ne forment entre elles aucun mot hébreu significatif. Pour cerner l’enjeu propre à ce Trône, nous devons donc focaliser notre étude sur l’analyse symbolique de cette lettre. À ce propos, rappelons d’abord qu’elle est issue d’un ancien idéogramme représentant un bras prolongé par une main. En hébreu, la main s’écrit d’ailleurs yad (YoDDaLeTh), un terme très proche du mot YoD. Or ce mot hébreu employé pour désigner la main, signifie également la force et la puissance. À ce titre d’ailleurs, la main est un symbole biblique privilégié pour évoquer l’action de Dieu dans la totalité de sa puissance. Ainsi, l’Ecclésiaste déclare:

« Aux mains du Seigneur est le gouvernement du monde… »

– Ecclésiastique X, 4.

Et lorsque le roi David bénit Dieu, c’est en ces termes qu’il prononce son action de grâces:

« La richesse et la gloire te précèdent, tu es maître de tout, dans ta main sont la force et la puissance; à ta main d’élever et d’affermir qui que ce soit. ».

1 Chroniques XXIX, 12.

Dans cette perspective, le YoD représente la puissance divine à l’œuvre au sein de l’univers créé pour en assurer le développement plénier. En d’autres termes, elle évoque Dieu en tant qu’artisan façonnant son œuvre selon les desseins qu’Il lui a réservés. Sa main (dont l’idéogramme évoque la lettre YoD) occupe, en conséquence, une place prépondérante, sculptant, modelant et ciselant sa création, l’amenant ainsi à son accomplissement selon les limites qu’Il lui a fixées. À ce titre, il est particulièrement intéressant de constater que la lettre YoD a pour valeur numérologique le nombre 10. En effet, c’est à travers le respect de ses dix commandements (que nous avons déjà évoqués à propos du Trône LEoU (YaH) que l’homme permet à Dieu de le sculpter et de le modeler pour l’amener à son accomplissement. Pensons, à titre d’exemple, à cette parole fort éloquente du psalmiste:

« Tes mains [celles de Dieu] m’ont fait et fixé, fais-moi comprendre, j’apprendrai tes commandements… »,

Psaume 119 (118), 73.

Ces commandements par lesquels Tes mains (après m’avoir créé et fixé dans mes limites existentielles), me façonneront à la plénitude de ma mesure. Dans la même perspective, notons que le terme hébreu YoD s’écrit YoDVaVDaLeTh. Occupant le centre de ce mot, nous savons que la lettre VaV est issue d’un ancien idéogramme représentant un crochet. En effet, elle incarne un rapport d’union intime et étroite pouvant s’établir entre deux éléments. Plus encore, elle est également considérée comme une représentation privilégiée de l’homme dont la vocation première est d’établir un rapport de communion entre le Créateur et Sa création. Quant au terme yad, formé des deux lettres placées de part et d’autre de cette lettre VaV, il est associé, nous l’avons déjà précisé, à la main. Ainsi, le terme YoD (YoDVaVDaLeTh) évoque la puissance divine symbolisée par l’image de la main, (yad [YoDDaLeTh]) nous façonnant (VaV) en nous amenant ainsi à participer intimement à Sa réalité (ce qu’évoque le VaV central).

À ce titre, nous pouvons former à partir des trois lettres YoD, VaV et DaLeTh le mot devaï (DaLeThVaVYoD) désignant « la souffrance » ou « la douleur ». Évidemment, il ne s’agit pas ici d’une souffrance destructrice (instituée par l’Esprit du monde), mais d’une souffrance rédemptrice, annonciatrice d’une naissance nouvelle (d’une naissance à la réalité divine). C’est la souffrance de la créature qui enfante, sous la main de Dieu qui la pétrit et la cisèle. Le Nouveau Testament y fait fréquemment référence. Pensons à cette parole de saint Paul:

« Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule: nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps. ».

– Romains VIII, 22-23.

Pour conforter nos propos, ajoutons simplement que la lettre YoD est l’initiale du tétragramme sacré, Yod-Hé-Vav-Hé, qui incarne, au sein du créé, la présence transcendante de Dieu, une présence permettant à la créature de quitter son état d’inaccomplissement pour s’ouvrir à une réalité qui la transcende, celle de son accomplissement (cette mutation exigeant une mort, une souffrance qui n’est pas, rappelons-le, un retour au néant, mais un passage vers une vie nouvelle insaisissable, infiniment différente de celle que chacun connaît actuellement). Ainsi, nous pouvons en déduire que le Trône YeYaÏ (EL) nous invite à nous laisser façonner par Dieu, ne Lui opposant plus aucune résistance, mais nous en remettant au contraire à Son désir (dont le décalogue notamment en exprime les modalités). Dans son ouvrage Contre les Hérésies, saint Irénée de Lyon évoque en des termes admirables cet enjeu que nous propose ce Trône:

« Puisque tu es l’œuvre de Dieu, attends la main de ton artisan; il fait tout comme il convient, il le fait comme il convient à toi, qui est modelé. Offre-lui un cœur souple et docile, garde l’empreinte que te donne l’artisan, aie en toi quelque chose de malléable, pour ne pas perdre par ta dureté la trace de ses doigts. En gardant le modèle, tu monteras vers la perfection, car l’art de Dieu voilera en toi ce qui n’est que limon. Ses mains ont façonné en toi ta substance, il te recouvrira d’or pur et d’argent au-dedans et au-dehors, il t’ornera tellement que le roi lui-même désirera ta beauté. Mais si tu t’endurcis et méprises son travail, si tu es ingrat à son égard parce que tu es devenu homme, tu es ingrat envers Dieu, tu perds en même temps son image et sa vie. Créer est le propre de la bonté de Dieu, être créé est le propre de la nature humaine. Si tu lui livres ce que as en propre, c’est-à-dire ta foi et ton obéissance, tu recevras son art, tu seras l’œuvre parfaite de Dieu. ». – Cité dans l’ouvrage Printemps de la théologie, Apologistes grecs du deuxième siècle, Irénée de Lyon, textes choisis et traduits par Lucien Deiss, Editions Fleurus, Paris, 1965.

En des termes plus concrets, nous pourrions dire qu’il nous invite à nous laisser façonner par l’amour au sein même de notre existence, ne lui opposant plus aucune résistance, mais nous laissant transporter là où Dieu nous mène. Il nous incite ainsi à unir notre désir à celui de l’autre, transcendant du même coup nos propres limites tout en y demeurant pourtant établi, puisque l’amour ne peut exister qu’au sein d’une relation où chacun conserve face à l’autre ses propres spécificités (son altérité).

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