L’ANALYSE KABBALISTIQUE


Le nom du Trône NaLaKH (EL) est constitué d’un radical composé des lettres NoUN, LaMeD et KaPh à partir desquelles nous pouvons constituer le verbe kèn (KaPhNoUN) désignant « le socle », « l’assise » ou « le piédestal ». Ce terme signifie également « se maintenir » ou « tenir ferme ». Enfin, il désigne ce qui est « franc » ou « sincère ». Quant à la particule EL, elle place ce radical dans une perspective de relation à Dieu. Pour mieux saisir l’enjeu auquel ce Trône se réfère, entreprenons donc l’analyse symbolique de ces mots.

À propos du socle, de l’assise ou du piédestal, toutes ces réalités évoquent évidemment l’image d’un support en tant que fondement délimitant un espace et fixant (structurant) les modalités d’expression de la réalité dont il constitue la base. En effet, une assise circulaire annonce, par exemple, la construction d’une tour. L’assise est donc en étroite relation d’analogie avec la racine qui potentialise les modalités d’expression d’une plante. D’ailleurs, lorsqu’on coupe une plante sans en détruire la racine, elle repousse. Dans le même ordre d’idées, un bâtiment détruit mais dont les fondations sont demeurées intactes sera plus spontanément reconstruit (de nombreux sites archéologiques nous révèlent d’ailleurs cette tendance de l’homme à reconstruire sur de l’ancien). C’est d’ailleurs en ce sens qu’au cours du pillage du temple de Jérusalem, les Chaldéens prendront soin d’en briser les assises:

« Les colonnes d’airain qui se trouvaient dans la maison de Dieu, les assises et la Mer d’airain du temple, les Chaldéens les brisèrent et en emportèrent l’airain à Babylone. ».

– II Rois XXV, 13 (version Bible hébraïque)

Dans la même perspective, l’assise évoque également le pied, au niveau de la nature humaine. En effet, les pieds sont associés, par les kabbalistes, à la racine de l’être. Ainsi,

« un pied a la forme d’un germe, forme de ce qu’est l’homme à son point de départ dans sa toute potentialité lorsqu’il baigne dans les eaux matricielles. […] Les pieds symbolisent donc le point de départ de sa croissance; selon ses mutations, l’Homme se couvre de têtes successives dont chacune correspond à un étage du corps. ».

– De Souzenelle, Annick, La lettre, chemin de vie (le symbolisme des lettres hébraïques), Albin Michel, Paris, 1993.

Dès lors, la finalité de l’homme est de déployer ou de manifester ce qu’il porte en germe au niveau de ses pieds. Ainsi, l’épisode relaté dans l’évangile selon saint Jean au cours duquel le Christ lave les pieds de ses disciples illustre un processus de purification dans le sens d’une rectification ou d’un réalignement de l’homme vis-à-vis de son essence profonde. Et c’est également en raison du fait que les pieds incarnent le germe de toutes les potentialités de l’être humain, que le Christ ne lavera pas le corps de ses disciples en sa totalité, mais seulement les pieds.

C’est d’ailleurs ce qu’explique Annick de Souzenelle:

« avant de participer au repas mystique qui va les introduire par anticipation au banquet des noces divino-humaines, les apôtres doivent être ramenés à leurs normes ontologiques. Christ se penche alors vers eux et lave leurs pieds. Il guérit ainsi la plaie de l’humanité, dont symboliquement les pieds sont porteurs, car ils potentialisent l’être malade tout entier. « De la plante du pied jusqu’à la tête, rien n’est en bon état. Ce ne sont que blessures, contusions et plaies vives qui n’ont été ni pansées, ni bandées, ni adoucies par l’ huile » (Isaïe I, 6), dit Isaïe pleurant le péché de l’humanité sur Israël. Mais Christ confirme à l’apôtre Pierre la nécessité de guérir la blessure en lavant les pieds seuls: « Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres« . (Jean XIII, 14). ».

– De Souzenelle, Annick, Le symbolisme du corps humain, Albin Michel, Paris, 1991.

L’assise fixe et structure donc les modalités d’expression de la réalité dont elle incarne les potentialités. En outre, lorsqu’elle se fait piédestal, elle évoque l’image du trône. Or il est intéressant de noter que le souverain sans son trône n’existe pas: il lui faut un cadre (des limites existentielles) au sein duquel il puisse s’établir. Loin d’être une prison qui le limite, ce cadre lui sert alors de support d’expression ou de rayonnement. En effet, sans ses limites, il ne peut exister. C’est dans le même ordre d’idées que la cathèdre (le trône) de l’évêque est, dans la tradition chrétienne, plus qu’un simple siège: « Le lieu où l’évêque posait sa cathedra prenait aux yeux des fidèles une dignité éminente, c’était désormais l’Église épiscopale, le siège officiel d’une chrétienté et l’édifice qui abritait la chaire n’existait pour ainsi dire qu’en fonction de cette chaire, on lui donna le nom de ecclesia cathedrae, la « cathédrale ». La chaire elle-même est un objet de vénération. Chaire et église épiscopales sont inséparables désormais. Au cours des siècles si troublés par les invasions de barbares ou de pirates, nous voyons souvent les évêques s’obstiner dans une cité parce que leur cathedra y est en quelque sorte attachée; ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’on se résout à transporter ailleurs ce siège qui a, pour ainsi dire, pris possession du sol et créé une unité ecclésiastique, le diocèse. Cathedra prend ainsi le sens d’établissement. ». – Dictionnaire d’Archéologie chrétienne et de liturgie, Librairie Letouzey et Ané.

Pensons également à la déesse Maât, l’incarnation de l’ordre et de l’équilibre en Égypte pharaonique. Elle était bien souvent représentée sous la forme d’un simple socle sur lequel prenaient place les divinités.

Enfin, c’est toujours en référence au fait que l’assise fixe et structure les modalités d’expression de la réalité dont elle incarne les potentialités que le Christ énonce cette parabole:

« Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il est comparable. Il est comparable à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé, creusé profond et posé les fondations sur le roc. La crue survenant, le torrent s’est rué sur cette maison, mais il n’a pu l’ébranler, parce qu’elle était bien bâtie. Mais celui au contraire qui a écouté et n’a pas mis en pratique est comparable à un homme qui aurait bâti sa maison à même le sol, sans fondations. Le torrent s’est rué sur elle, et aussitôt elle s’est écroulée; et le désastre survenu à cette maison a été grand ! ».

– Luc VI, 47-49.

À travers cette parabole, il enseigne en fait la nécessité de se tenir ferme sur ses pieds pour ne pas se laisser emporter par le tourbillon des forces fatales (les valeurs illusoires que la société prône et qui maintiennent l’homme dans un état de non accomplissement). Pour ce faire, il invite chacun de nous à s’exprimer dans le monde (une expression évoquée par la maison) en sachant nous enraciner dans ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes, au niveau de notre essence véritable (de notre socle ou de notre base). Or tout notre malheur, depuis l’événement de la Chute, c’est que nous nous sommes précisément coupés de notre nature profonde, croissant et nous déployant conformément à des valeurs illusoires (celles du monde) et non en fonction de notre dimension ontologique. Il nous faut donc redevenir un avec nous-mêmes, c’est-à-dire authentique, franc et sincère pour reprendre deux termes que nous avons également extraits du radical formant le nom du Trône NaLaKH (EL).

Considérant ce qui précède, nous pouvons en déduire que ce Trône nous invite à nous établir fermement dans le cadre de ce que nous sommes, acquérant la force de l’authenticité. En effet, celui qui assume sa condition ne craint plus la mouvance de l’existence, étant établi au centre de lui-même comme le roi au centre de son royaume (de ses limites). Il sait dès lors ce qu’il peut faire (ce dont il est capable) et ce qu’il ne peut pas faire (ce dont il est incapable). Pleinement conscient, il s’assume alors pleinement et c’est là la source de sa force.

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